D’un Monde à l’Autre
Mathilde Bennett
Ecole Henri Wallon B. Classe de CE1
Programme AIMS 2020-2021
Le 3 novembre 2020.
L’Univers,
l’Espace,
la Terre,
la France,
l’Ile de France,
les Hauts-de-Seine,
Gennevilliers,
la rue du 8 mai 1945,
l’école Henri Wallon B,
le deuxième étage,
la classe-atelier,
Chloé, Enzo, Ihssane, Ilyana, Issam, Jaid, Louisa, Mathis, Manel, Milady, Mohamed, Mohamed, Nolan, Othman, Razine, Rubbie, Safia, Sarah, Sofiane, Tayssir, Vanessa, Wael, Walid, Yanis, et Mathilde.
Tous masqués lors de notre première rencontre, c’est avec les yeux que nous échangeons pour la première fois. 24 paires de billes curieuses, amusées, interrogatives, toutes différentes, me regardent. Mais qui peut bien être cette jeune femme qui se trouve devant eux ?
» Tu es l’artiste qui sera avec nous toute l’année ? Tu viens d’où ? »
Et eux, qui sont-ils ? Que sait-on faire quand on est en CE1 ? Enormement de choses, j’en suis persuadée, dès mon arrivée. Mais je ne sais pas exactement encore quoi. Il faut commencer, tatonner, expérimenter ensemble, afin de trouver notre façon de travailler.
Ils ont sept ans. C’est en 2000 que j’ai, moi, le même âge que ces jeunes explorateurs. Je mangeais probablement un choco BN dans la cour d’une école d’un petit village de campagne près de Caen. Je n’imaginais pas encore de toutes les aventures qui m’attendaient. Je n’étais encore jamais allée à Paris, ni à Gennevilliers. Je ne savais pas encore que après le lycée j’intégrerais l’Ecole Supérieure d’Arts et Médias de Caen, puis l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs où j’obtientiendrais un diplôme en scénographie, quelques semaines avant le début de l’aventure AIMS. Le Cambodge, l’Inde, le Portugal… J’ai eu la chance de ponctuer mes études par plusieurs projets et voyages à l’étranger, qui ont marqué des tournants dans ma vision de voir le monde et ont influencé mon travail artistique. Fraîchement diplômée, je m’élance alors dans une expérience inédite : un nouveau périple pour lequel je vais inviter une équipe de jeunes explorateurs à me rejoindre.
« Je suis une artiste plasticienne, scénographe, et exploratrice, originaire de Normandie, j’habite juste à côté de la mer. »
Premier échange, premiers regards sur la carte. On trace avec le doigt le chemin de Gennevilliers à la mer : « la Manche », qu’ils ne connaissent pas. Chacun leur tour, ils choisissent un endroit où ils veulent emmener le groupe sur le globe. Premier tour du monde en 1h50 en leur compagnie.
Notre première rencontre marque alors, j’espère, le début d’un voyage. Un voyage D’un Monde à l’Autre, au cœur des espaces qui cohabitent et qui créent l’espace dans lequel nous nous trouvons : notre environnement proche, Gennevilliers. Mais aussi des mondes lointains et même imaginaires : les rêves. Nous, 25 êtres humains, dans cette classe, 25 petits points sur le globe, nous devenons des explorateurs de mondes.
Nos yeux deviennent, de semaine en semaine, nos outils principaux pendant l’année passée ensemble. Ils se transforment au fil des ateliers, des exercices proposés, des découvertes. Tantôt des loupes, tantôt des longues vue, parfois des miroirs, ils deviennent des outils d’explorations.
Dans l’atelier les yeux s’étonnent, se plissent pour observer, rient, et parfois pleurent, ou sont même de temps en temps noirs de colère. On apprend petit à petit à se connaitre et à composer avec les personnalités et les humeurs de chacun : les mondes de chacun. On vit tous des choses en dehors de l’école, on ne sait pas tout sur l’autre , mais on s’adapte et on arrive de mieux en mieux à se comprendre, à rechercher, tous ensemble. Les esprits s’ajoutent aux regards pour imaginer. Puis les mains, encore petites mais tout de même déjà habiles, pour construire, à différentes échelles et révéler nos découvertes.
Et si nous décidions, de décortiquer notre environnement. Comme un système de poupées russes, une collection infinie de mondes, apparaissent à toutes les échelles. Photographies, dessins, écritures, sculptures, nous essayons de les tracer, les révéler en leur donnant vie sous différentes formes dans l’espace.
Dans notre atelier on trouve …
Une carte géante du quartier annotée de tout ce qu’on connaît de la zone délimitée. Nos chez-nous, ceux de nos familles, nos parcs préférés, l’endroit où on fait les courses, l’aire de jeu, l’école, le métro… Et des petits points bleus nous symbolisent sur la carte.
Une étagère remplie de petits pots : un ensemble d’échantillons divers récoltés dans le quartier : cailloux, végétaux, perles, objets non-identifiés. Tous ces trésors forment notre collection de fragments de mondes.
De grands dessins à la pastel grasse. Ils représentent les éléments de notre collection observés à la loupe, dessinés avec le regard de fourmis.
Des outils d’observation : des loupes, une caméra macroscopique.
Des blouses tachées et personnifiées au fil des ateliers.
Des maquettes de mondes imaginaires fabriquées à l’aide de nombreux matériaux.
Nos silhouettes d’explorateurs miniatures, découpées dans du papier.
Des photos de nos étapes de travail, mais aussi des photos de voyages.
Un morceau d’écume de la mer en construction : des bulles fragiles, des mini-mondes fabriqués à l’aide de ballons de baudruche et de papier mâché.
Des cercles, des sphères, beaucoup de sphères…
Dans notre atelier on peut :
Apprendre à utiliser des outils divers, se photographier, se filmer, s’interroger, parler, raconter un monde imaginaire, rétrécir, grandir, écouter les coquillages, écouter des récits de voyage et découvrir les trésors ramenés d’expéditions dans des paysages lointains, écrire et dessiner ses rêves,
Collectionner, décortiquer les éléments qui composent le monde qui nous entoure, construire les mondes imaginés et observés en découvrant de multiples médiums.
Notre monde, il ressemble à chez nous, mais pas exactement.
On le retourne, il devient un autre monde.
Le ciel devient la mer, et le ciel devient vert. (…)
Chloé et Safia
Tout est une question de point de vue. Et cette année, je souhaitais amener les élèves à faire un pas de côté, se reculer, se rapprocher, ou faire le poirier, pour regarder le monde sous un autre angle et prendre le temps de voir ce qu’ils n’ont pas encore remarqué : les mondes invisibles à l’œil nu. Un caillou, une fleur, la forme d’un nuage, une couleur, l’idée est finalement de faire prendre conscience aux élèves de tout ce qui se trouve autour d’eux, de l’importance de prendre le temps d’observer, et d’apprécier, pour s’évader. Mais aussi, j’espère les sensibiliser ainsi à en prendre soin de leurs trésors .
Il n’y a pas beaucoup d’oiseaux car il y a trop de soleil, ils ne peuvent pas voler car le soleil les éblouit. Alors ils partent,
ils changent de monde.
Ils vont dans un autre monde.
Louise et Walid
Parfois c’est trop dur. Parfois on n’a pas envie, et on aimerait être ailleurs qu’à l’école. Mais j’ai l’impression qu’on réussit finalement toujours à s’évader, quelques minutes pour certains, quelques heures pour d’autres. Je sens que ça fait du bien à tout le monde de se retrouver chaque semaine, pour briser la monotonie ambiante qui enveloppe le quotidien depuis un an maintenant.
« La Monotonie » serait sûrement à l’opposé de ce qui se passe dans l’atelier. Ce qui est stimulant, c’est qu’à chaque séance, je ne sais jamais comment va être accueilli ce que j’ai imaginé, et comment la classe va s’en emparer, le rejeter parfois, l’adopter, le transformer.
Avant de commencer ce projet avec eux , je ressentais un peu d’inquiétude devant l’inconnu, et beaucoup d’attente et l’envie de réellement marquer ces enfants.
Je sème des graines, je saupoudre des petits grains de sable qui, j’espère, se fixeront quelque part. En attendant, on échange, on se raconte et on s’exprime de mieux en mieux, et je me rends compte que c’est déjà très précieux.
De temps en temps, les planètes s’alignent et nous vivons des moments précieux, durant lesquels nous avons l’impression d’ avoir voyagé vers le même endroit. Je pense particulièrement à un moment, lors de la découverte d’un sac rempli de coquillages, et de nos oreilles qui essayaient d’entendre le bruit des vagues.
» J’ai entendu quelqu’un chanter ! «
» Pourquoi celui-là il ne marche pas ? On n’entend rien. «
« Mathilde, qui vit à l’intérieur ? «
Ces coquillages, viennent d’un territoire lointain, que j’essaye de faire découvrir tout au long des séances à la classe : le « Bord du Monde ». Mais qu’est-ce que le Bord du Monde ?
En Août et Septembre 2019, je suis devenue une exploratrice le temps d’un voyage. Un voyage Au Bord du monde, inventé et mené par le Collectif Caboisett, collectif d’artistes caennais dont je fais partie depuis 2013.
Nous marchons alors sur une distance de 600 km au plus proche de l’eau, du Tréport jusqu’au Mont Saint-Michel en Normandie, en suivant cette ligne mystérieuse qui sépare l’espace Terrien et l’espace Marin. L’objectif : marcher, ralentir, pour observer et décortiquer cette portion de territoire. Dans la peau de trois explorateurs, tels des artistes scientifiques, nous avons ainsi récolté une importante matière première (photographies, vidéos, écrits, dessins, minéraux).
Je souhaite partager avec la classe cette expérience personnelle si riche, ce voyage qui m’a marquée et qui m’a permis de m’épanouir artistiquement, mais aussi les trésors que nous avons trouvés sur le chemin. J’espère leur donner envie de partir à la découverte de lieux inconnus, et leur montrer qu’il est possible de décider de vivre de telles expériences au cours de leur vie.
La découverte d’une série de photographies représentant l’écume de la mer au Bord du Monde donne lieu à un nouveau projet pour la classe. Nous débutons la construction un fragment d’écume : un amas de sphères, de bulles : une infinité de monde(s), à taille humaine. Ma pratique de la scénographie rentre en jeu dans l’imagination de cette installation immersive dans laquelle nous installerons les recherches des élèves à l’intérieur des bulles. Chaque sphère renfermera le monde d’un élève, où il y dévoilera sa propre réalité, son équilibre, celui dans lequel il se sent bien. Il pourra alors exprimer sa singularité, ses goûts, et apprendre à les affirmer. Cette idée d’installation évoluera au fil des ateliers, en fonction des envies et selon la détermination des jeunes explorateurs. Elle sera représentative de l’année passée ensemble. Et lorsque nous inviterons un public en fin d’année à une présentation du travail de leurs enfants, l’installation offrira aux parents visiteurs, un moment de pause et de souffle et de partage.
Les êtres humains détiennent de nombreux pouvoirs magiques. Deux d’entre eux sont l’imagination et l’interprétation. En participant à AIMS, je souhaitais les mettre en avant, auprès des élèves, pour leur montrer qu’au quotidien, ils permettent de percevoir le monde d’une façon plus riche, plus intéressante, et plus palpitante. Mais aussi le pouvoir d’observation, qui nous rend capables de voir de la beauté partout autour de nous.
Quand j’avais leur âge, je m’enfermais dans ma chambre pendant des heures pour construire des objets improbables, imaginer et me raconter des histoires. En grandissant, happée par ma vie d’adolescente, j’ai mis de côté mes mondes imaginaires pour quelques années, jusqu’à en oublier le bonheur que j’avais à m’y plonger. Ce n’est qu’à mon entrée aux Beaux-arts de Caen en 2013 que j’ai eu la sensation de les retrouver. J’ai eu la chance d’être soutenue et poussée par ma famille dans la voie de la création, et de voir mon œil s’ouvrir à nouveau, et les portes de l’ imaginaire se reconstruire et se déployer. J’espère que ma présence aux côté des élèves tout au long de l’année leur montre qu’ils peuvent avoir déjà avoir des envies, des goûts affirmés, un esprit critque, et qu’il est possible de choisir une voie en adéquation avec tout cela dans le futur.
Je crois que mon envie de partager avec un jeune public en participant au programme AIMS vient de là. J’aimerais montrer aux élèves que le pouvoir de l’imagination, qu’ils détiennent naturellement, en tant qu’enfant, est très précieux, et que si ils l’entretiennent, ils profiteront plus tard pleinement de tout et de tous ceux qui les entourent. J’aimerais les amener à découvrir que le monde des idées, la culture, l’art, et le pouvoir de création ont réellement leur place dans le monde et dans notre société, qu’ils en eux ce désir créatif , et qu’ils pourront l’exploiter dans le domaine qui les intéresse plus tard.
Objectifs ambitieux, peut-être, pour ces 24 paires d’yeux qui me regardent encore souvent avec beaucoup de curiosité, après de long mois passés ensemble. Mais j’y crois et leur imagination et leur spontanéité me donnent à chaque séance l’envie de croiser un jour sur la route des adultes qu’ ils seront devenus. Quelles aventures les attend pour les vingt prochaines années ?
Je souhaite réellement remercier mes 24 chers explorateurs et chères exploratrices de m’avoir ouvert les portes de leurs mondes pour cette année passée à leur côté, si enrichissante et pleine de surprises.